La pensée d'Henry Corbin et le Temple maçonnique

~Gilbert Durand

Alors que vient de paraître un des ouvrages majeurs d’Henry Corbin, et majeur pour la « contemplation » maçonnique (Temple et Contemplation, Entrelacs, 2007), il est opportun pour quelqu’un qui a vécu pendant dix-sept ans une grande amitié compagnonnique avec le Maître orientaliste, d’évoquer quelques jalons intellectuels ou existentiels qui mènent à ce livre.


Tout l’itinéraire spirituel d’Henry Corbin préface pour ainsi dire la réalisation concrète et rituelle d’une initiation. Très tôt (1932-1939), l’enthousiasme de jeunesse, en compagnie de Denis de Rougemont, pour les écrits du « premier » Karl Barth étant vite tombé devant le « regrettable automne scolastique » du grand théologien protestant, la spiritualité de Corbin dresse le constat de faillite historique des Églises - catholique comme protestante - se laissant entraîner comme des cadavres au fil de l’histoire. C’est que durant le demi-siècle d’Hitler et de Staline la moindre compromission avec le César de l’heure prend un fatal accent. En face de l’historicisme et des aggiornamenti sinistrement florissants, Corbin dresse d’abord avec le « premier », K. Barth (1922), qu’il découvre en 1930, la stature d’un Dieu « totaliter aliter » (radicalement autrement), plus proche du Souverain bien platonicien, du prophétisme de Hamann -le « Mage du Nord » à qui Corbin consacre un article en 1939 - que des sécularisations, des « morts de Dieu », prédites par Nietzsche.

Mais derrière ce constat de décadence des spiritualités d’Occident, en filigrane d’abord à travers les cours de Gilson, de Jean Baruzzi, puis grâce à l’amitié de Georges Vajda, d’Émile Benveniste, d’H. C. Puech, et enfin de Louis Massignon qui, le 13 octobre 1929, lui remet le manuscrit de la « Théosophie orientale » de Sohravardî, se pose, si je puis dire, comme en attente une fondamentale pierre du Temple. C’est en effet de 1933 que date la première traduction par Corbin d’un texte de Sohravardî.
Dès lors, par-derrière la décadence occidentale et comme dans un temps « en surplomb », qui disloque l’idolâtrie progressiste de l’Occident, Corbin va découvrir avec émerveillement et faire découvrir par des traductions, des éditions qui s’échelonnent sur plus de 40 années, une philosophie et une vision de l’esprit elles aussi « radicalement autrement » par rapport aux sécularisations du christianisme historique. L’on peut dire que l’initiation savante, progressive et obstinée du Maître à l’« Orient des Lumières », face à l’immense et ténébreuse trahison des clercs de l’Occident, date de cette rencontre déterminante avec Sohravardî, la victime de l’orthodoxie en place, le résurrecteur dans l’Islam de la philosophie de la Lumière de l’Ancienne Perse et du platonisme des philosophes de l’Islam. Comme l’écrit si bien son ami Denis de Rougemont, « né ailleurs (i.e. dans le catholicisme) mais ayant choisi par une décision de ferveur - non moins profondément philosophique - les formes luthériennes d’une mystique aurorale (Hamann, Valentin Weigel, Böhme, Oetinger, Swedenborg...) puis un temps la Lumière de Byzance, Henry Corbin, en Islam Iranien, cherche les voies de l’Âme unique et de la vocation illuminante... ».

Aussi, l’on connaît le goût spirituel du Maître pour les hérésies - où il trouvait toujours la flamme d’un réveil prophétique chrétiennes ou musulmanes, et son exaspération devant le reproche superficiel de « syncrétisme » qui lui était fait, par des clercs aveugles. Pour Corbin, la spiritualité ne dépendait pas d’une orthodoxie codifiée et, selon l’expression de Sohravardî, elle est toujours confluence, « au confluent des deux mers ». Car cette philosophie n’est nullement un mélange éclectique, une syncrèse, mais bien plutôt -ce qui nouera en 1949, au Cercle d’Eranos, une durable amitié avec C.G. Jung, M. Eliade, G. Scholem, E. Benz - l’effort de découverte de l’archétype qui constitue la spiritualité, la « vérité et la vie » de toute religion. C’est déjà fortuitement la rencontre avec cette essence du sacré avec la contemplation, avec ce que Maistre appelait la « transcendance » de la religion, c’est cette méthode spirituelle qu’illustre magnifiquement le livre qui vient de paraître et sur lequel nous allons revenir.
Pour l’instant, essayons d’esquisser ce qui allait rapprocher la spiritualité de la Lumière orientale et son platonisme inhérent, de la spiritualité « écossaise ». Insatisfait de la compromission des Églises, mais homme de dialogue, de chaude convivialité de compagnonnage - ne fut-il pas fidèle pendant trente ans aux réunions annuelles des compagnons d’Eranos - nous pouvons affirmer, au moins depuis 1964, date à laquelle notre intégration au Cercle Eranos fut faite par Henry Corbin lui-même, que le Maître était désireux, au sens très fort que donne L.C. de Saint-Martin à cet adjectif, de rejoindre si possible et d’y regrouper ses fidèles disciples, une sodalité témoignant par le symbolisme et la rigueur de son rituel même de la vérité de la queste spirituelle.