Le Soufisme regarde l'Occident

Une grande rencontre avec la pensée d'Henry Corbin !!!

Tome 1, Le coeur du Soufi : le miroir de Dieu 

Tome 2, L'âme du monde : l'imagination créatrice 
Tome 3, Le mal être occidental : solitude en fuite en avant

Par Philippe Moulinet


"Il est le Seigneur de l'Orient et de l'Occident et de ce qui se trouve entre les deux. Si seulement vous compreniez ! " (Coran 26 : 28). 


Nous connaissons les choses par leurs contraires. L'Islam apporte une réponse évidente à notre problématique actuelle et toute la folie de notre affairement, de notre organisation, de notre bellicisme se montre en pleine lumière à partir du moment où nous l'examinons lucidement, d'un hémisphère où l'on voit et l'on ressent d'une manière différente. 




La civilisation occidentale moderne s'est constituée sur la négation de l'intuition intellectuelle qui permet à l'homme d'entrer en contact avec le Divin. Elle s'attache à l'investigation scientifique d'une nature désacralisée qu'il faut violenter pour en connaître les lois et en soumettre les forces à la volonté humaine. L'homme étouffe à l'intérieur de la coquille cosmique. Il cherche une voie d'évasion non plus dans la direction de l'"en haut", en suivant l'Axe de la Présence qui l'oriente vers la réalisation d'états de plus en plus subtils, mais en se projetant "en avant" dans l'attente d'un bonheur dépendant de conditions extérieures aménagées. Le diagnostic du mal être dans la civilisation occidentale n'est pas désespéré. L'auteur propose des remèdes à tous ces maux, notamment l'ouverture au monde " imaginal " qui permet à chacun d'échapper à la contagion du vertige collectif en renouant pour son compte, par dessus l'idole sociale, le pacte originel avec son être essentiel. Celui là seul qui s'est trouvé lui-même peut rencontrer l'autre auprès " d'un arbre béni, un olivier qui n'est ni d'orient ni d'occident." (Coran 24 : 35).


Extrait: Le coeur du Soufi : le miroir de Dieu

Voir Extrait Tome I


Introduction

Si « les actions ne valent que par les intentions », il est permis de s'interroger sur les motivations qui ont donné de l'élan à la présente étude. Tout travail de la pensée est porté par une urgence. Mais de quelle nature? Urgent vient de urgere qui veut dire « faire irruption », « faire une sortie» pour se manifester. Celui qui se plonge dans l'étude veut faire sortir « le meilleur de lui-même, comme le dit bien le langage courant. Et qu'est-ce que cette« meilleur part» de soi-même sinon son être le plus profond?

Au commencement de toute recherche il y a donc un être en mal de soi, quelqu'un qui va au fond de lui-même pour faire émerger l'image de sa vraie personnalité. C'est l'être du chercheur qui est le véritable sujet de la recherche. L'instinct d'auto-révélation constitue son véritable mobile. Il ne s'agit pas de construire un système de pensée à grands coups de syllogismes, mais de faire connaissance avec soi-même, de se lier avec son fond le plus intime pour le porter à 1'« éclaircie» et ainsi se rejoindre Soi-même. N'est ce pas là ce que nous donne à entendre l'étymologie du mot « connaître» ? Co(n)naître c'est naître en même temps que ce qui s'ouvre à nous. Une femme se découvre en tant que mère lorsqu'elle met son enfant au monde. .De la même manière un chercheur ne se trouve lui-même qu'en mettant en oeuvre la pensée dont il était «gros ». « On écrit comme on accouche » dit Simone Weil. La connaissance est un acte pathétique qui engage l'être tout entier. Il ne s'agit pas de rester simple spectateur d'un système existant en dehors de nous. C'est seulement si nous acceptons de nous mettre en jeu que notre pensée pourra être « féconde», « grosse de virtualités spéculatives» pour reprendre le mot de Schelling, ce qui veut dire aussi capable d'éveiller les autres à leur propre manière de voir.

En définitive, c'est notre propre acte de présence que nous voulons mettre à jour. C'est lui qui est à l'origine des motivations secrètes, voire inconscientes de notre travail. La pensée la plus scientifiquement élaborée est toujours la traduction et comme la mise en scène de notre aventure la plus personnelle. Ce sont ces motivations qui expliquent au fond les « motifs» que l'auteur choisit de traiter ou au contraire d'occulter. Ne dit-on pas d'un sculpteur qu'il s'exprime dans sa statue? Ne met-il pas en relief certaines expressions plutôt que d'autres? Il en va de même de toute pensée. Elle est à l'image de ce que nous sommes.

La psychologie des profondeurs nous a familiarisé avec le terme d'Imago. Chacun de nous porte en soi l'image qui constitue le fond de sa personnalité. Cette «imago» personnelle n'est pas le résultat d'un afflux de perceptions qui viendraient nous impressionner de l'extérieur comme c'est le cas pour l'image photographique. Notre image est un a priori qui devance toute prise de conscience empirique.


« Comment pourrait-il y avoir un 'en dehors de moi"? dit Nietzsche. Il n'y a pas d'en dehors car en prenant conscience des choses nous ne faisons que prendre conscience de nous-même. Nous avons beau avoir tendance à nous oublier au profit d'un monde soi disant objectif, l'image que nous avons de la réalité est simplement révélatrice de l'image que nous nous faisons de nous même. Le monde est le bain révélateur de notre être. La manière dont nous voyons et prenons les choses est la mise en lumière de la manière dont nous nous comprenons nous-même.

Ce qui fait dire à Henry Corbin: 
chacun de nous porte en lui l 'Image de son propre monde, son Imago Mundi et la projette dans un univers plus ou moins cohérent, qui devient la scène où se joue son destin. Il peut ne pas en avoir conscience, et dans cette mesure il éprouvera comme imposé à lui-même et aux autres, ce monde qu'en fait luimême ou les autres s'imposent à eux-mêmes. C'est aussi bien la situation qui se maintient
tant que les systèmes philosophiques se donnent comme "objectivement" établis. Elle cesse proportionnellement à la prise de conscience qui permet à l'âme de franchir triomphalement les cercles qui la retenaient prisonnière. 

Ceci mérite de s'y s'arrêter pour faire trois observations: 
  • Il n'y a pas de monde «objectif» préalablement donné qui s'imposerait uniformément à tous du dehors. «Chacun vit dans son monde» dit justement le langage populaire. Ce monde s'ouvre à la mesure de l'image que chacun se fait de lui-même. Le propre d'un penseur qui s'est trouvé lui-même est de nous «ouvrir» une «vision du monde », de nous donner une image du Cosmos dans laquelle nous pouvons nous reconnaître et nous situer.
  • Nous ne pouvons pas nous attendre à rencontrer la« vision» d'un penseur si nous réduisons sa pensée à un exposé dogmatique où tous les plans s'enchaînent comme des évidences successivement acquises. Il ne s'agit pas d'un édifice conceptuel à visiter, d'un système de pensée composé de plusieurs pièces et d'étages multiples qui constituent le cadre extérieur de la pensée. Il s'agit de voir une image qui se dévoile à nous sous forme d'étapes que notre âme franchit à mesure qu'elle s'éveille au sens de sa propre unité; et se délivre des données toutes faites. 
  • La démarche fondamentale se caractérise ainsi comme une « intériorisation». Si l'homme éprouve le besoin de projeter son image sur le monde extérieur, c'est afin de pouvoir l'assimiler et faire de son soi une réalité plénière; exactement de la même façon que nous devons projeter un film à l'écran pour en comprendre l'histoire. Quand on parle d'un homme «intègre» nous ne devrions pas l'entendre simplement au sens moral, mais dans le sens où l'âme réfléchissant son image sur l'écran du monde concret, cesse de se subordonner à un monde extérieur, étranger et intègre ce monde à elle-même. Elle se rencontre elle-même dans tout ce qu'elle voit.

Extrait: Le mal être occidental : solitude en fuite en avant 


Voir Extrait: Tome 3


Arrivés à cette étape de notre chemin de pensée Corbin nous quitte. Non d'esprit et de coeur bien sûr, mais nous dirons « à la lettre». Car parmi les milliers de pages très denses écrites par notre auteur, à peine trouverons nous quelques lignes destinées à éclairer l'état de fait contemporain. Nous voilà suspendus dans le vide, sans repères apparents pour nous situer dans le monde actuel. Cet état de retrait est sans doute intentionnel. Il est une invite à faire notre chemin, à trouver en nous-même les clés qui nous ouvriront les portes de la compréhension du monde contemporain. C'est à nous maintenant d'accomplir notre propre taw' il, la reconduction des phénomènes apparents à leur source dans l'âme humaine. Corbin nous a appris qu'aucun phénomène n'est extérieur, étranger à l'âme qui l'aperçoit. Le phénomène est bien plutôt révélateur de ce que cette âme porte en elle. C'est elle qui décide, consciemment ou même à son insu, de l'orientation, des lignes de force de son monde, de la nature des événements qui vont y apparaître et lui renvoyer son image comme le fait un miroir.

Le trait le plus frappant de la civilisation moderne est son caractère planétaire. Précisons: le monde entier subit l'influence dominante de la pensée occidentale sur tous les plans de l'être: physique, psychologique, esthétique, etc... Ce que nous avons appelé l'aventure occidentale est défini par Corbin dans une formule très ramassée dont il nous appartiendra de peser chaque terme: c'est cette application de l'intelligence à l'investigation scientifique d'une nature désacralisée, qu'il faut violenter pour en connaître les lois et en soumettre les forces à la volonté de l 'homme. Voilà le projet occidental qui tend à s'imposer sur toute la planète.

Un peu plus loin Corbin nous dit avec encore plus de sobriété que les trois axes autour desquels tourne l'humanité moderne sont: l'agnosticisme, le collectivisme, la sécularisation Nous avons choisi de retenir cette articulation pour pénétrer dans les replis de la modernité. Ce que nous tenterons ici, dans une libre méditation, c'est d'utiliser les principes acquis précédemment pour comprendre sur quelle voie l'humanité actuelle a décidé d'engager son destin.

*L'agnosticisme sera interprété à partir de l'événement du Cogito (chapitre 1).

*La racine du phénomène «Collectivisation» sera recherchée dans la mutation profonde que l'Averroisme fait subir à la relation entre l'Intelligence agente et l'âme humaine (chapitre 2).

*Le processus de sécularisation s'expliquera par le dogme de l'Incarnation, lequel fait rentrer la Présence divine dans le courant de I'histoire et, partant, dans un devenir linéaire que l'on cherche à orienter dans le sens d'une« Evolution» (chapitre 3).

« L 'homme de la connaissance rationnelle a brisé la nature en substituant à la relation primitive sa volonté unilatérale de domination. Aussi, Hamann demande « comment réveiller maintenant d'entre les morts la langue de la nature que l'on a tuée? » et de répondre [...] : « par des pèlerinages vers l'Arabie heureuse, par des croisades vers l'Orient, et par la restauration de sa magie ».
~Henry Corbin. [Hamann philosophe du Luthéranisme. Ed. Berg international p. 65]