LE RÔLE DE L’IMAGINATION DANS L’EXPÉRIENCE SPIRITUELLE D’IBN AL-ʿARABĪ ET DE JAKOB BÖHME

Par Daniel Proulx

Henry Corbin a écrit qu’« un Maître Eckhart et un Jacob Boehme eussent parfaitement compris Ibn ʿArabî, et réciproquement.1 » Mais comment assurer ce dialogue et cette compréhension réciproque pressentie par Henry Corbin? Cette recherche porte essentiellement sur les conditions de possibilités de ce dialogue, puisque la comparaison entre Ibn al-ʿArabī et Böhme n’est encore qu’à ses balbutiements.

En choisissant le prisme de l’imagination, le but est double : pouvoir traiter de manière non réductrice les phénomènes spirituels en parcourant et analysant la logique spécifique de l’imagination ; et, sous l’égide de la hiérohistoire, explorer le rôle de l’imagination dans la métaphysique et l’éthique d’Ibn al-ʿArabī et de Böhme. Il s’agit donc d’essayer de lire Ibn al-ʿArabī et Böhme comme ils lisaient eux-mêmes le Livre révélé de leur tradition respective.
Au final, il appert que le théophanisme caractéristique tant de la métaphysique d’Ibn al- ʿArabī que de celle de Böhme est une riche terre d’accueil de l’imagination et de l’imaginal. Et que, si la comparaison strictu sensu entre Ibn al-ʿArabī et Böhme est impossible, l’esprit comparatif et transdisciplinaire de cette recherche, ainsi que la méthode phénoménologico-herméneutique, offrent de nouvelles avenues de réappropriation pour l’ensemble des phénomènes spirituels.

PRÉLUDE

Pro captu lectoris habent sua fata libelli. D’emblée, le lecteur consciencieux nourrit probablement une certaine suspicion par rapport à ce qu’annonce le titre de cette recherche. Le lecteur se demandera peut-être comment l’auteur considérera sérieusement deux auteurs aussi éloignés, et comment traitera-t-il concrètement de l’imagination dans un phénomène aussi mouvant que l’expérience spirituelle? Nous mettons en garde le lecteur voulant entreprendre cette quête avec nous du fait qu’il devra s’impliquer lui-même dans cette traversée et nous suggérons à celui qui ne veut qu’objectivement ou historiquement s’informer sur le sujet d’arrêter sa lecture dès à présent, car l’objectivité n’est pas le but visé de notre recherche. Cette recherche est sous le signe de deux distiques de l’Errant chérubinique qui s’énoncent comme suit : « L’âme est un cristal, la Déité est sa clarté; Le corps en lequel tu vis est leur enveloppe à tous les deux. » Et la conséquence métaphysique est que « Dieu ne vit pas sans moi. Je sais que Dieu sans moi ne peut vivre un moment ; Si je m’abîme, Il rend l’esprit de dénuement.»

Nous prendrons à rebours les approches usuellement utilisées. Nous proposons une « remontée vers l’origine » qui, lorsqu’elle s’achèvera, s’avérera être le point que nous avions laissé en faisant le premier pas. Sans entrer dans une logique circulaire, dans une logique fermée sur elle-même, dans un subjectivisme, nous prendrons autant en considération les données sensibles, qu’expérientielles de nos deux auteurs. Nous ordonnerons en constellation de symboles leurs pensées laissées sur le papier. Ce qui nous intéresse avant tout, c’est d’organiser et de rapprocher des matériaux pour qu’une autre lecture en soit possible. Une lecture qui exhausse la portée de ce qu’énoncent nos mystiques et qui puisse peut-être valider l’existence d’un ésotérisme abrahamique. Par l’intériorisation de nos auteurs, nous procédons à un travail similaire à celui qu’ils ont opéré à propos de leur livre révélé; c’est en ce sens que notre travail n’est pas objectif et que nous ne prouverons rien.

Tout au long de ce texte, de nombreux voyages seront mentionnés. La plupart ne relèvent pas du calendrier de l’histoire; ce sont des événements de l’âme, des événements dont les témoins et les témoignages ne peuvent être accrédités dans une cour de justice, mais dont la vérité et l’action s’expriment dans le vécu de l’âme, dans la vie de l’esprit, dans la spiritualité, une existence, dont la permanence transcende l’historicité, et ce faisant, fait apparaître une histoire real6 signalée par le terme de hiérohistoire.

Accompagné par l’ange de Henry Corbin, nous pensons que la vie spirituelle n’est pas dans l’humain, que c’est l’humain qui est en elle7 et c’est pour cela que nous nous permettons d’être une matrice s’imprégnant de son sujet. Ce travail s’annonce ainsi sous le signe d’une « herméneutique spirituelle » parce que la compréhension présentée de nos deux théosophes est elle-même corollaire de notre capacité d’accueil. Notre maîtrise a été envisagée comme une co-naissance, car elle n’est pas de son temps, mais « son temps propre », en cherchant à actualiser le savoir humain. La progression du savoir n’émane pas d’une création ex nihilo. La progression du savoir consiste à intégrer ou intérioriser la complexité des relations entre l’humain et sa réalité. En ce sens, nous ne clarifierons rien d’autre que notre propre intériorisation.