Molla Sadra Shirazi

La Place de Molla Sadra Shirazi dans la Philosophie Iranienne 

~Henry Corbin

Un anniversaire. - Il y a quelques années déjà, certains d'entre vous s'en souviennent peut-être, nous nous sommes entretenus ici même d'un maitre de pensée dont le nom domine ce que nous appelons aujourd'hui l'Ecole d'Ispahan : Mir Damad, l'une des plus grandes figures de la Renaissance safavide en Iran. Parmi les nombreux élevés qui forment sa postérité spirituelle, le nom de Sadroddin Shirazi ressort au premier plan, a tel point même que son oeuvre a éclipsé quelque peu, semble-t-il, celle de son maitre, réputée pour son caractère abstrus. Et si je me propose de vous en entretenir aujourd'hui, c'est avec une intention précise. 

Comme nous pouvons le déduire d'une annotation personnelle a l'une de ses oeuvres, Sadroddin Shirazi est né aux confins des années 979-980 de l'hégire lunaire (donc environ 1572-1573 A. D.). Nous avons, au cours de la présente année 1962, atteint l'an 1382 de l'hégire lunaire (1341 de l'hégire solaire). II y a par conséquent deux ans exactement, calculés en années de l'erre de l'hégire, que tombait l'anniversaire du IVe centenaire (980-1380) de la naissance du grand philosophe de Shiraz. Cet anniversaire a été célébré solennellement l'an dernier a Calcutta, sur l'initiative de 'The Iran Société'. Ici même, si diverses circonstances n'en avaient motive l'ajournement, je crois savoir que l'Université de Téhéran aurait déjà donné elle-même le signal de cette commémoration solennelle.

Notre entretien n'est donc en somme qu'un prélude. Mais ce prélude, je ne puis le faire entendre sans une certaine émotion qui sera mon excuse, si je fais intervenir ici quelques souvenirs personnels. Lorsque, il y a dix-sept ans (septembre 1945), j'arrivai pour la première fois en Iran, je venais de passer plusieurs années en Turquie, a mener a bien l'édition d'une partie des oeuvres de Shihaboddin Yahya Sohrawardi, celui que nous appelons en Iran shaykh al-Ishraq, le maître de la philosophie de la Lumière, et qui mourut en martyr a l'âge de 38 ans, a Alep (587/1191). Sadroddin Shirazi a donne lui-même, entre autres, un commentaire qui est une amplification très personnelle, du livre dans lequel Sohrawardi avait mis toute la pensée de sa jeune vie. Les deux noms et les deux oeuvres sont inséparables, et c'est pourquoi j'ai gardé l'impression que Sohrawardi m'avait pour ainsi dire conduit par la main, la ou j'avais a trouver ma (demeure spirituelle). Cependant, il y a dix-sept ans, si l'on trouvait, certes, en Iran maintes personnalités éminentes avec lesquelles s'entretenir de Sohrawardi et de Sadroddin Shirazi, leur oeuvre, a l'un et a l'autre, par rapport a la réputation qu'elle mérite, était encore un peu dans la p6nombre. Et voici qu'aujourd'hui le plein feu de célébrations officielles se dirige sur elle. Ce disant, je n'entends nullement surestimer l'imporrance d'une actualité toujours fugitive ; je pense a quelque chose de plus profond, quelque chose qui est atteste par tout un ensemble de publications durables.

En premier lieu, je voudrais rendre hommage a l'initiative du vénéré shaykh Mohammad Hosayn Tabataba'i, professeur a l'Université théologique de Qomm, qui a assume la tache de rééditer l'oeuvre maîtresse de Sadroddin Shirazi (le Kitab al-Asfar) dont nous dirons quelques mots tout a l'heure. Quatre volumes sont déjà parus. D'autre part, les préparatifs de la célébration du IVe centenaire ont stimulé l’Édition d'oeuvres encore inédites. Le professeur Jalaloddin Ashtiyani de la Faculté de théologie de Mashhad, a donné un ouvrage d'ensemble sur la vie, l'oeuvre et les doctrines de notre philosophe, complété par l’Édition d'une de ses oeuvres inédites en arabe, puis par un grand ouvrage personnel sur la métaphysique de l'être.

D'autre part, la Faculté de théologie d’Université de Téhéran a préparé plusieurs publications. Mon collègue et ami, M. Seyyed Hossein Nasr, professeur a la Faculté des lettres, a donné l’Édition princeps d'un traité de Molla Sadra en persan : Seh Asl, (les Trois Sources), principalement dirigée contre les littéraires de la religion légalitaire. M. Danesh-Paj'uh, Directeur de la Bibliothèque centrale de l'Université de Téhéran, a donna l’Édition d'un traite encore inédit, dirigé contre l'extrémisme de certains soufis. Deux traductions ont été publiées également par la Faculté des Lettres d'Ispahan. Mais je ne puis tout nommer ici. Notre Département d'Iranologie de l'Institut franco-iranien s'est associé a ces travaux en préparant l'édition critique du Kitab al- Masha'ir (le Livre des pénétrations métaphysiques). Cette publication ne fait que prolonger l'effort poursuivi d'autre part, 'a la section des Sciences Religieuses de l’École des Hautes-Etudes de la Sorbonne, ou depuis quatre ans notamment, j'ai inscrit au programme des travaux de la chaire d'Islamisme l'explication des oeuvres de Sadroddin Shir'za, enseignement que j'ai l'honneur de reprendre en quelques leçons chaque année en automne, ici, a la Faculté des Lettres de l'Université de Téhéran. De tout cet ensemble se dégage une impression que confirment maint entretien et maint échange de vue : l'impression qu'une rénovation de la métaphysique traditionnelle est en train de s'esquisser autour de l'oeuvre d'un philosophe qui fut lui-même, par excellence, un rénovateur.